Les élections fédérales, un défi pour le mouvement social
Canada, La question nationale, Les mouvements sociaux, La droite, La gauche 12 septembre 2008Par François Cyr et Pierre Beaudet
À la veille des élections fédérales, la progression du Parti Conservateur dans les sondages reflète un lent mais systématique déplacement du centre de gravité du bloc dominant au Canada. Certes dans le cadre d’un exercice électoral, rien n’est joué d’avance surtout en raison du mode de scrutin qui réserve bien des surprises. Mais il y a une réelle possibilité que Stephen Harper puisse constituer un gouvernement majoritaire et surtout, procéder à la grande (contre)révolution conservatrice à laquelle il aspire en phase avec les secteurs dominants au Canada. Pour les dominés, les enjeux, et les risques, sont très importants d’autant plus qu’il ne faut pas sous-estimer également l’éventualité d’une réélection des Républicains en novembre à Washington. Un «axe» Harper-McCain pourrait être lourd de conséquences.
Un projet de rupture
Depuis plusieurs années, Stephen Harper tente de «reconfigurer» par petites touches le Parti Conservateur autour de ce qu’il voit comme un programme de droite cohérent, qui implique une série de ruptures avec la gouvernance et l’ordre social traditionnels au Canada depuis la fin de la guerre, et ce, dans le sillon des «révolutions» qui ont triomphé aux États-Unis et en Angleterre dans les années 1980, mais sans toutefois disposer de la marge de manœuvre nécessaire pour imposer la totalité du programme idéologique de la droite religieuse américaine. Ce ne sont pas des changements mineurs dans l’architecture du pouvoir dont il est question, mais une profonde refonte de l’État, de la société, de l’économie.
La contre-révolution Harper veut briser le «consensus» keynésien qui s’est imposé depuis 50 ans et qui comportait un grand «compromis» social. Ce compromis impliquait des politiques interventionnistes pour assurer un «équilibre» entre l’accumulation du capital d’une part, et la redistribution des ressources vers les classes moyennes et populaires. Aujourd’hui sous l’égide du néolibéralisme, ce grand «compromis» n’apparaît plus «nécessaire» aux yeux des dominants qui misent sur la fragmentation des dominés et également sur l’internationalisation (la globalisation) du capitalisme.
Pour briser le keynésianisme, Harper entend démanteler l’appareil d’État fédéral qui en avait assuré le fonctionnement, notamment les programmes de régulation des investissements et du développement économique régional, le maintien de vastes programmes sociaux sous forme d’interventions directes ou en termes de transferts fédéraux, l’appui aux domaines de l’éducation et de la culture, et d’autres structures qui avaient structuré au Canada un «filet de sécurité social» assez ample.
N’oublions pas toutefois que les grandes contre-réformes du programme de l’assurance-emploi ont également été le fait du Parti Libéral à l’ère de Jean Chrétien et de Paul Martin, tout comme le début d’engagement dans le bourbier Afghan. Logiquement, ce «dégraissage» de l’État fédéral pourrait s’accompagner d’une certaine décentralisation vers les provinces, dans une logique purement néolibérale où le gouvernement se «déleste» des dépenses dans le secteur social, les infrastructures, etc.
Les dominants entretemps veulent des dominés atomisés, sans sécurité et droit, prêts à se jeter les uns contre les autres, «tout le monde contre tout le monde». Cependant la nature de l’État canadien est telle que ces processus de dévolution des pouvoir peuvent difficilement atteindre le même niveau que dans d’autres régimes fédéraux.
La nouvelle géographie de l’accumulation
En fin de compte, les dominants canadiens sont en train de refaire leur cohérence autour d’un projet qui mise sur la double articulation d’un secteur financier puissant, hégémonisé par les grandes conglomérats de Toronto, et d’un secteur des ressources dont le centre de gravité se situe dans l’ouest et le nord du Canada. Appelons cela pour simplifier l’axe Toronto-Calgary.
Le capitalisme canadien se trouve ainsi dans une «nouvelle niche» à l’échelle globale. Ce qui ne signifie pas la fin de son rôle historique de pourvoyeur de ressources naturelles selon l’axe nord-sud comme en témoigne les gigantesques projets d’approvisionnement pétrolier des sables bitumineux et l’intérêt croissant pour le dossier de l’eau.
Pour être performant, il doit, autant que faire se peut, être «débarrassé» des segments à la traîne, hérités du compromis keynésien, notamment le secteur manufacturier, qui n’est plus aussi «rentable» dans le contexte de l’économie capitaliste globalisée. Pour le grand capital, toute tentative via des politiques volontaristes de l’État fédéral de sauver ce secteur est un obstacle dans la grande restructuration de l¹économie canadienne.
Parallèlement, le secteur financier veut éliminer les régulations qui nuisent encore à son plein essor, notamment les structures financières contrôlées par l’État, comme par exemple la Caisse de dépôts et de placement du Québec.
À l’échelle mondiale, les dominants canadiens cherchent aussi un nouveau positionnement. Depuis 2001 mais avant bien avant, l’empire américain a entrepris de se redéployer pour perpétuer son hégémonie, essentiellement à travers le renforcement et l’internationalisation de sa puissance militaire, notamment dans des zones stratégiques comme le Moyen-Orient. Exacerbé par l’administration Bush, ce projet continue son œuvre destructive et nécessite une consolidation des alliances stratégiques et c’est là qu’entre en scène Harper.
Le PM canadien a bien vu en effet qu’il faut bifurquer et abandonner l’époque où le Canada rêvait de pratiquer une «troisième voie» pour devenir un supplétif efficace des États-Unis et aussi un territoire où tout est intégré du nord au sud du «périmètre» que cela soit au niveau militaire, politique, économique, sécuritaire. Le rôle militaire accru du Canada va de pair avec le dit Partenariat pour la sécurité et la prospérité qui renforce le contrôle du territoire canadien aux États-Unis déjà opérationnel depuis la création de NORAD
Contrôler, punir, criminaliser
Venons-en enfin à la partie la plus «sulfureuse» de l’équation Harper. Avec un vernis moralisant (Famille, Dieu, Patrie), il faut marginaliser la dissidence et la résistance, en allant jusqu’à la criminalisation pure et simple de ceux et celles qui disent non. Punir les immigrants et les réfugiés est une entrée en matière intéressante pour créer un état de non-droit pour une partie croissante de la population.
Accompagner cette répression d’une pseudo idéologie de «guerre de civilisation» (l’islamophobie) est une partie intégrante de cette stratégie, de même que la mise au pas des secteurs culturels et des médias. Les dominants qui ne sont certes pas idiots savent très bien que ce projet dans toutes ses composantes n’est pas acceptable pour la grande majorité de la population. Les plus âgés se souviennent des batailles épiques qu’il a fallu faire pour arracher le compromis keynésien. Les plus jeunes ne se sentent pas confortables avec l’idéologie de pacotille néoconservatrice et la perspective de travailler dans la précarité pour le reste de leurs jours.
Certes, une violente bataille des idées est nécessaire pour faire accepter l’inacceptable. Pour les dominants, il est important d’utiliser à plein le néoconservatisme chrétien, du racisme anti-immigrant, de la peur de l’autre. Mais ce n’est pas assez pour consolider ce nouveau pouvoir. D’où la tentation permanente pour les dominants actuels de supprimer, ou au moins, d¹affaiblir la démocratie libérale, structurée autour des Parlements responsables, des gouvernements imputables, de l’indépendance du judiciaire et des médias, et des libertés fondamentales. Les lois liberticides ainsi accompagnent une profonde décadence de ces institutions constitutives de l’État capitaliste moderne et ouvrent la porte à une sorte de «proto fascisme» qu’on a vu aux États-Unis ces dernières années. Même si au Canada la situation s’est développée autrement, Harper a démontré qu¹il était prêt à aller très loin par ses pratiques occultes et son mépris des institutions.
Pourquoi l’élection maintenant ?
Depuis plus de trente mois où il exerce le pouvoir en tant que chef d’un gouvernement minoritaire, Harper a quand même réussi à imposer ses vues sur de nombreux dossiers, dont la guerre en Afghanistan, la non-défense du secteur manufacturier en Ontario et au Québec et des attaques sans précédent contre les femmes, les artistes, les jeunes, etc. En dépit de plusieurs sondages démontrant qu’il n’a pas la majorité de la population derrière lui, Harper pense cette fois-ci l’emporter surfant sur l’affaiblissement relatif du vote bloquiste au Québec et de la crise de leadership des libéraux, qui a été pour l’essentiel le principal parti de gouvernement au Canada.
Certes, le lamentable leadership de Stéphane Dion suite à l’impact délétère du scandale des commandites explique en partie cette débandade, mais en politique on est fort de la faiblesse de ses adversaires. La fragmentation du parti entre une «droite» (généralement identifiée à Michael Ignatieff) et un «centre» (Bob Ray) reflète une fracture profonde d’un parti du centre, qui a géré le keynésianisme pendant si longtemps et qui se retrouve désemparé aujourd’hui. Durant les dernières années du règne Chrétien-Martin, le PLC a évolué vers le néolibéralisme, en sabrant dans les programmes sociaux (notamment l’assurance-chômage). Ce faisant, il a érodé ses propres bases populaires, sans toutefois convaincre les secteurs de la droite de venir vers lui.
Aujourd’hui le centrisme ne tient plus la route devant la marche forcée du néolibéralisme. C’est ainsi que Harper peut espérer faire de son parti le nouveau parti de gouvernement au Canada. Pour cela, il joue sur un autre atout, celui de l’impasse du PLC sur la question québécoise. Malgré des tentatives plus ou moins convaincantes d’enterrer le désastreux héritage trudeauiste, les Libéraux (et encore plus Stéphane Dion) continuent de réduire la nation québécoise à un «groupe ethnique» dont il faut assurer les droits dans un Canada «multiculturel».
Harper a vu le trou béant et s’est empressé de le remplir de ses formules vides dans le genre «Le Québec est une nation» et de reconnaître, du bout des lèvres, le déséquilibre fiscal, sans rien régler sur le fond à cet effet. Au bout de la ligne, les nouveaux dominants canadiens pensent qu’ils vont s’en tirer avec une alliance plus ou moins ouverte avec les nationalistes mous au Québec.
Le reflux du mouvement nationaliste
En toile de fond de tout cela, il y a évidemment le recul durable du PQ (et dans une moindre mesure, du Bloc québécois). Comme bien des partis de centre-gauche, le PQ est écartelé par le néolibéralisme. La seule porte de sortie à court terme, pour les dirigeants du parti qui sont prêts à tout pour revenir au pouvoir, est d’épouser le social-libéralisme, ou, autrement dit, le «néolibéralisme à visage humain», comme le disent si bien les «lucides». Parallèlement, il faut mettre sur les tablettes le projet de souveraineté en le renvoyant à la semaine des quatre jeudis.
Néanmoins, le leadership nationaliste a de sérieux problèmes. À un premier niveau, les dominants québécois, qu’on peut appeler pour simplifier Québec inc, ne sont plus «joueurs». Finie est l’époque en effet où une bourgeoisie en devenir essayait de jouer sur les «deux tableaux» en faisant comme Péladeau papa. Aujourd’hui pour Quebecor World inc, comme pour les autres fleurons de Québec inc s’impose la même logique néolibérale et globale que pour tous les dominants. Il faut s’internationaliser et réduire la portion du surplus que les dominés avaient réussi à arracher par des décennies de luttes. Et si cela ne marche pas, on peut toujours liquider l’entreprise construite à la sueur des travailleurs au profit des énormes requins qui abondent sur la planète (pensons au rachat d’Alcan par exemple).
Mais comme c’est souvent le cas, un malheur ne vient jamais seul. Le mouvement nationaliste voit s’éroder également l’appui des classes moyennes et populaires qui ne sont plus convaincues, à voire le PQ gérer comme il l’a fait ces dernières années, qu’il représente une alternative, ni sur le plan social, ni sur le plan de la question nationale. Pendant que se déroule ce déclin, le Bloc Québécois qui a su bien manœuvré ces dernières années se retrouve sur la corde raide. Certes, les bloquistes, dirigés par d’anciens syndicalistes comme Gilles Duceppe, Pierre Paquette, Francine Lalonde, défendent les causes sociales et les droits du Québec (comme le fait généralement le PQ lorsqu’il est dans l’opposition). Néanmoins le Bloc subit la perte d’influence du projet souverainiste en ce moment. Ce reflux nous semble aussi sinon plus important que celui vécu dans le sillon de la première défaite référendaire de 1980.
Les dominés sont à la défensive
Stephen Harper pense se faufiler enfin pour une autre raison. Les dominés, la grande majorité de la population en fin de compte, sont divisés. Leurs repères sont brouillés par les offensive successives à la sauce néolibérale, y compris par ceux qui ont précédé Stephen Harper. Les organisations et les projets sont vacillants. Pensons par exemple au NPD, qui a déjà eu sa place sur l’échiquier des luttes au Canada anglais. Aujourd’hui, Jack Layton courtise les couches moyennes déçues du Parti Libéral. Comme ceux qui l’ont précédé, il n’a pas trouvé de «solution» à la question nationale québécoise sinon que de clamer ses «bonnes intentions». Pour très peu de gens le NPD représente une alternative dans un contexte où les mouvements sociaux au Canada anglais sont à la défensive et assommés par le leadership strictement défensif des grandes organisations syndicales.
Au Québec toutefois, la résistance est plus vive, ancrée dans une histoire de luttes sociales et nationales. Des centaines de «petites» batailles et de «petites» résistances qui sont loin d’être aussi «petites qu’on le dit mettent de gros grains de sable dans l’engrenage des dominants, comme on l’a vu cet été même avec la belle lutte des travailleurs et des travailleuses de l’hôtellerie.
Bref, les réseaux sont encore actifs, et plusieurs nouveaux projets sont dans la boîte à outils, dont Québec solidaire. Dans une certaine mesure l’actuelle campagne de Gilles Duceppe contre la droite conservatrice dure et ses valeurs reflète cet état de chose.
La gauche doit donc, dans un tel contexte, se méfier de ses réflexes traditionnels qui consiste à se désintéresser des élections et particulièrement des élections fédérales. Particulièrement celle qui se déroule présentement et qui est lourde de conséquences pour la suite des choses. Une victoire des conservateurs majoritaires est aussi sinon plus lourde de conséquences qu’était la perspective d’une victoire adéquiste il y a quelques années, laquelle avait donné lieu à une important sursaut de mobilisation des secteurs progressistes de la société québécoise.
Savoir être tactiques
Il faut donc éviter une situation où le mouvement social devra confronter l’assaut direct et brutal du pouvoir d’état, ce qui nous attend à coup sûr avec Stephen Harper. Comment donc esquiver le pire ? Au Québec, cela peut faire une grosse différence si les conservateurs réussissent à arracher au Bloc Québécois quelques comtés dans le centre de la province et même dans les périphéries de Montréal, en capitalisant sur l’écœurement des électeurs et l’appui de la droite québécoise regroupée autour du PLQ et de l’ADQ et avec l’appui vigoureux de Québec inc. Nous devons donc tenter d’empêcher cela, mais sur nos propres bases.
Vous nous voyez venir évidemment. Tel que dit auparavant, nous ne pensons pas que le Bloc, en tant que membre de la famille dominante du nationalisme québécois, puisse se renouveler et exprimer un projet acceptable pour les dominés au Québec. Le projet est trop lourd d’ambigüités et même face aux grands enjeux qui confrontent notre société (pensons par exemple à la guerre en Afghanistan), tant le Bloc que le PQ ne cessent de tergiverser.
Cependant d’un point de vue de gauche, il faut bloquer Harper. Dans ce sens, nous nous retrouvons d’accord (pour une fois) avec la FTQ qui appelle à voter pour le Bloc. Dans la majorité des régions du Québec, c’est le Bloc qui peut faire échec à Harper.
12 septembre 2008 à 13:52
La tactique sans le tact : le Hic!
Réponse au texte de Pierre Beaudet et François Cyr intitulé «Les élections fédérales, un défi pour le mouvement social»
Bien que les partis en lice pour les prochaines élections fédérales puissent chercher à utiliser des tactiques et des stratégies pour parvenir à leur fin (être élu), le caractère formel de la tactique et de notre système électoral oblige la gauche à regarder la question de la tactique lors des prochaines élections fédérales d’un œil différent. Ce caractère formel réside dans le résultat de l’action éventuellement concertée à gauche : l’élection de l’un ou l’autre des députés, et finalement, la victoire majoritaire ou minoritaire de l’un des partis dans la course.
La tactique, en raison de sa définition propre, est une action ou un rassemblement de moyens qui vise un objectif précis ou l’atteinte d’un résultat. Lorsqu’un parti remporte une victoire électorale, bien que certains puissent prétendre que la victoire n’est que le résultat du rejet d’un autre parti, il n’en demeure pas moins que cette victoire donne formellement la légitimité au parti élu de gouverner et d’appliquer son programme, voire d’y déroger puisque c’est le pouvoir que lui accorde le fait d’être élu. Ainsi, en choisissant d’appuyer l’un ou l’autre des candidats, ou en décidant d’appeler à voter pour l’un ou l’autre des partis, indépendamment du contenu politique qu’on désire donner à un vote, le silence des urnes rend le vote égal à tous les autres, il devient un crédit pour celui pour qui on a voté, bien plus qu’un discrédit pour celui contre lequel on s’oppose. Si on accepte ce raisonnement, l’appel à voter pour l’un ou l’autre des partis ne peut être un choix tactique : il ne peut être qu’un choix politique d’appui envers la ligne et le programme de ce parti et ou, plus directement, du candidat de la circonscription dans laquelle on vote.
Mais dans ce cadre, est-il possible pour la gauche de faire un choix tactique lors des prochaines élections fédérales? Il nous semble que la réponse à cette question est positive. Il suffit de se rappeler quel est l’objectif poursuivi par la tactique, car une tactique est un ensemble de moyens mis en oeuvre pour remplir un objectif.
Dans leur texte, François Cyr et Pierre Beaudet dressent un bilan très sombre des politiques mises en œuvre par le parti Conservateur de Stephen Harper depuis son élection en 2006. Bien que nous puissions diverger de Cyr et Beaudet sur certaines façons de décrire l’attitude politique de celui que les zapartistes appellent le «bonhomme playmobile», et que certains bémols puissent ponctuer leur analyse de la situation, il n’en demeure pas moins que le bilan conservateur est épouvantablement sombre pour les classes dominées, et même pour certaines parties des classes dominantes. Harper cherche à nous faire peur, et il réussit.
Toutefois, le PC n’est pas l’instigateur du néolibéralisme. Il est possible de dresser le constat qu’il en a accélérer le mouvement, mais au moins depuis 1995 et les mesures de Axworthy, les gouvernements successifs au niveau fédéral ont porté plus d’intérêts à réduire la taille de l’État, sa dette et ses déficits, qu’au sort des travailleurs et des dépossédés. Même si ces dirigeants étaient pris dans un contexte X avec des contraintes Y, leur choix de poursuivre le néolibéralisme était un choix politique. Le néolibéralisme n’est pas l’aboutissement d’un développement naturel du capitalisme, mais une situation contingente, fruit d’une série de choix politiques qui doivent être assumés par leurs auteurs, et dénoncés par les critiques.
Ce qui devient plus inquiétant avec les conservateurs, c’est qu’ils ajoutent en plus une couche morale conservatrice qui présente la société comme une menace pour les individus, et ainsi, prennent des mesures pour empêcher la culture, pour limiter les recours des femmes qui souhaitent défendre leur droit, pour punir les criminels plus drastiquement, pour laisser moisir un enfant sous la torture des forces américaines (la liste est tellement longue qu’elle pourrait remplacer cet article au complet à elle seule), de façon à ce que chacun reste chez soi, protégé des autres qui le menacent. C’est l’apanage du conservatisme.
Ainsi, nous concordons sur ce point avec Beaudet et Cyr : le bilan des conservateurs est désastreux, bien que certaines façons de dire les choses semblent mériter des précisions et des améliorations. Dans un tel cadre, ils penchent de façon assez nette pour la solution de bloquer la voie à la réélection des Torries, et se questionnent ensuite sur le parti à appuyer, rejetant alors le NPD pour son manque de vision par rapport au Québec et choisissant finalement d’appeler à voter pour le Bloc Québécois.
Une telle interprétation de la tactique nous semble erronée. Toute l’emphase mise sur la critique du bilan conservateur, et le faible espace accordé à l’analyse du Bloc lui-même nous pousse à croire qu’il y a confusion autour de l’objectif qui commande la tactique : est-ce de savoir qui appuyer, ou de savoir qui contrer? Dans le premier cas, il ne s’agit alors plus d’un choix tactique, car comme nous avons cherché à le démontrer plus haut, le vote en faveur d’un parti se convertit par le silence des urnes en un appui à sa politique, et nous n’y pouvions rien : il s’agit de la structure électorale dans laquelle nous vivons. Cependant, dans le deuxième cas, celui où l’objectif est de savoir qui contrer, il est alors possible, à gauche des partis, de proposer un véritable choix tactique. Il est évident que l’objectif que poursuivraient Beaudet et Cyr serait de bloquer les conservateurs.
Dans ce cas, l’appel à voter pour le Bloc semble, s’il pouvait en être, un mauvais choix tactique. D’une part, si dans une circonscription, l’appel à voter pour le Bloc nuisait à un libéral qui aurait eu des chances de battre un conservateur, alors la tactique aura été un échec. D’autre part, dans un compté ou les conservateurs n’ont aucune chance de passer contre le Bloc dont la victoire est pratiquement assurée (pensons à la circonscription de Gilles Duceppe, Laurier, dans laquelle il n’a jamais gagné avec moins de 10 000 voix d’avance, et en 2006, il avait près de 19 000 de plus que la 2e en lice), un vote pour le Bloc est inutile puisqu’il n’envoie que le message que le mandat du bloquiste est renouvelé, sans rien dire contre les conservateurs. Les exemples de ce genre pourraient être multipliés.
Ainsi, le seul choix possible à faire, si on veut faire de la tactique, c’est de reprendre le slogan de la dernière présidentielle étasunienne: Anybody but Harper (n’importe qui sauf Harper). Alors, il appartient à chaque électeur qui veut bien appuyer une telle tactique de faire le calcul de celui ou celle qui a le plus de chances de mettre à mal un conservateur (qu’il soit libéral, bloquiste, ou NPDiste), et pour les autres qui sont dans des circonscriptions où les conservateurs n’ont aucune chance, le choix n’est plus tactique, mais politique. Ne l’oublions pas, le système électoral canadien n’est pas proportionnel, et nous votons pour le député de notre seule circonscription. Une voie dans un comté déjà fortement bloquiste ne viendra pas porter main forte à un bloquiste en mauvaise posture dans le sien.
L’appel «anybody but Harper» n’est pas une concession à un programme politique qu’on ne désire pas vraiment appuyer, mais une réelle tentative tactique de s’opposer à la monté conservatrice, qui peut même être faite en désavouant le système électoral si l’on soutient, de façon très tactique, qu’il faut utiliser toutes les armes possibles contre l’ennemi, même la plus petite pierre, celle qui est à peine plus grosse qu’un bulletin de vote chiffonné.
Ainsi, le choix de Beaudet et Cyr de recommander l’appui au Bloc ne semble pas un choix tactique, mais un choix politique. Puisque le Bloc a eu dans son histoire récente un dirigeant issu des conservateurs, qui est aussi un porte-voix conservateur au Québec, le lulucide Lucien Bouchard, un tel choix politique nous semble difficile à assumer.
Il demeure tout de même une épine à ce raisonnement. Il est en effet possible de considérer que l’appel «Anyboby but» risque de diviser les votes dans certaines circonscriptions plutôt que de les rassembler. Or, dans un tel cadre, l’appel à voter pour le Bloc pourrait également produire le même effet. Puisque les garanties de l’atteinte de l’objectif sont minces, dans l’un ou l’autre des cas, soutenir un tel argument reviendrait à dire qu’en fait, la tactique électorale est inutile pour ceux qui ne veulent pas réellement appuyer un programme particulier. Cela appelle à prôner l’abstention. Une telle idée ne nous rapproche sans doute pas de l’objectif de bloquer les conservateurs, ce n’est donc pas un choix qui se conforme à l’objectif tactique qui est ici étudié, et il est donc difficile à épouser.
Bref, pour bloquer les conservateurs, il faut appeler à bloquer les conservateurs, et non à voter pour le Bloc.
Dans une telle situation, le tact aurait été, pour Pierre Beaudet et François Cyr, de nous dire que le choix d’appeler à appuyer le Bloc n’est pas un choix tactique, mais un choix politique qui consiste à voter pour le moins pire. Le hic, c’est que nous connaissons Cyr et Beaudet, et que nous croyons qu’il s’agit moins d’un manque de tact que d’une erreur… tactique.
Thomas Chiasson-LeBel
12 septembre 2008 à 14:06
J’aurais tendance à nuancer le propos sur la bourgeoisie canadienne. Effectivement on peut dire que les pôles dominants de la bourgeoisie canadienne se sont constitués autour de la finance torontoise d’une part, et du pétrole/gaz de l’ouest d’autre part. Mais est ce qu’il y a convergence d’intérêts économiques et politiques ? Ce n’est pas sûr. Ce ne sont pas exactement des «nouvelles niches» non plus. Parallèlement, la bourgeoisie canadienne est en train de perdre pied dans les autres secteurs des ressources (aluminium, nickel, cuivre et zinc) ainsi que dans le papier et l’acier, du fait des concentrations en cours à l’échelle mondiale. Ce sont des tendances qu’il faut signaler. En outre, le secteur manufacturier est malmené par l’intensification de la concurrence internationale provenant des pays émergents, par la hausse du dollar canadien et le ralentissement de l’économie américaine. Bref il y a des aspects conjoncturels qui plombent la rentabilité. Ce n’est pas l’ensemble du secteur qui est «largué» par la bourgeoisie, à preuve les succès dans certains secteurs de pointe comme l’électronique et l’aéronautique. Les gouvernements d’orientation néolibérale de Paul Marti et de Stephen Harper privilégient des formes de soutien qui passent par l’allègement de la fiscalité des entreprises, plutôt que par des politiques ciblées et interventionnistes, mais sont loin de rester passifs. Le secteur financier canadien est par ailleurs ambivalent : s’il déréglemente trop, il s’expose à être bouffé. Il n’y a pas eu de grandes offensives des banques pour se fusionner depuis les insuccès du début des années 2000. Enfin, il n’est pas évident que la finance torontoise manifeste de l’hostilité à l’égard de la Caisse de dépôts et de placements, en fait c’est une sorte d’indifférence. Dans la crise du papier commercial où la Caisse était fortement impliquée, la finance torontoise s’est bouchée le nez et a regardé ailleurs pendant que la Caisse se dépêtrait toute seule.
Pierre Beaulne
12 septembre 2008 à 14:37
Bonjour,
J’ai lu le texte sur les élections avec désarroi. Je suis sans doute de la vieille école. Doublé du fait que j’ai eu quelques expériences concrètes avec les partis fédéraux. J’ai été convoqué à quelques reprises à des commissions parlementaires comme témoin expert où j’ai vu les représentants des différents partis énoncer leurs politiques et s’entendre comme larrons en foire, malgré évidemment des nuances. Mais sur le fond, ils partageaient tous plus ou moins une vision (néo)libérale de la société plus ou moins matinée d’une prétendue plus grande « justice sociale » rendue possible, selon leurs propos, grâce aux surplus budgétaires. C’est dire qu’en période de récession, le risque de voir disparaître cette prétendue plus grande « justice sociale » au profit de l’austérité est très probable. De plus, je vis à Ottawa, donc la question électorale prend une autre coloration qu’au Québec.
Si je ne m’abuse, sur les grandes questions, pendant deux ans, les Conservateurs au pouvoir ont pu recevoir les appuis nécessaires à la Chambre des communes pour maintenir le cap, bien que ce dernier ait pu connaître quelques réorientations mineures en échange des appuis. Si ce n’était pas les Libéraux, c’était le Bloc ou le NPD qui « sauvait » à chaque reprise le gouvernement minoritaire.
Ce qui est absent de l’analyse, c’est la nature de classe des partis. Qui représente quoi ? Cela devrait pourtant conditionner en bonne partie une prise de position électorale. Doit-on appeler à voter pour des partis bourgeois, sous prétexte de tactique ? Quel est le rôle des intellectuels révolutionnaires en période électorale ? Éducation, conscientisation, etc. ? Ramer à contre-courant est-ce pratiquer ce que d’aucuns pourraient appeler la « politique du pire » ? Mais est-ce véritablement le « pire » ne pas appeler à voter pour des partis bourgeois ?
D’autre part, est-ce véritablement tactique de voter au Québec à cette élection pour le Bloc contre les Conservateurs ? Le Bloc n’a-t-il pas été créé par des conservateurs et des libéraux ? Cette « tactique » ne trouve-t-elle pas à se répéter élection après élection ? Question nationale oblige au-delà de la hantise de voir les Conservateurs majoritaires ? Si une tactique se répète sans cesse, ce n’est plus une tactique, mais une stratégie.
On a un sérieux problème : lors de son passage au pouvoir, le NPD de Bob Ray en Ontario nous a servi la même médecine néolibérale que le PQ de Lévesque avec une baisse de salaires, s’attaquant sans remords à sa base électorale pour donner toutes les garanties nécessaires de bonne gouvernance à Bay Street. Mais contrairement au PQ, qui au moyen de la question nationale a pu revenir au pouvoir, le NPD-Ontario est désormais une force politique mineure dans la province.
Il est certes plus facile d’appeler au vote tactique ou utile pour un parti qui n’est pas voué à exercer le pouvoir. Mais c’est transposer sur la scène fédérale, le vote « utile » pour le PQ au Québec contre les Libéraux très conservateurs de Charrest et la menace ultraconservatrice de l’ADQ. Allons-nous contre la menace adéquiste appeler à voter utile, c-a-d PQ, et laisser tomber Québec Solidaire ?
En l’absence d’une véritable alternative électorale, le vote « utile » semble le moins pire des scénarios. Mais un tel vote « tactique » ne constitue-t-il pas en lui-même une entrave au développement possible d’une alternative, laquelle avant de prendre forme doit se frayer un chemin dans les consciences ?
Je ne remets pas en question la légitimité du débat ou les prises de positions individuelles qu’elles soient tactiques ou non. Ce que je questionne, c’est l’absence d’analyse de classe, ce que pourtant le CAP met en évidence collectivement quand il s’agit d’autres aspects de la société… sauf pour l’instant les présentes élections fédérales.
Richard Poulin